Congo/Quand le roman revisite l’Histoire : Le Sabre et le Goupillon de Philippe Moukoko

LITTERATURE. Souvent contée que par les historiens à travers archives, traités et dates officielles, la rencontre entre Pierre Savorgnan de Brazza et le roi Makoko constitue l’un des épisodes fondateurs de l’histoire coloniale du Congo. En 1880, la signature d’un traité de protectorat ouvre le Congo intérieur à la France et marque le début d’un basculement politique majeur.

Mais cette fois, l’Histoire change de voix.

Avec son nouveau roman, « Le Sabre et le Goupillon », Philippe Moukoko propose une relecture romancée de cet épisode décisif. Là où l’historien analyse, contextualise et interprète les faits à partir de documents, le romancier, lui, explore les silences, les tensions intimes et les ambiguïtés humaines. Il redonne chair aux acteurs de l’époque, éclaire leurs motivations, leurs doutes et leurs contradictions.

Le sabre et la croix : une double conquête

En 1880, après la conclusion du traité, Savorgnan de Brazza sollicite l’appui des missionnaires établis sur la côte atlantique. Pour ces derniers, l’ouverture du centre africain représente une opportunité d’évangélisation. Le père Soulas, jeune prêtre aventurier, devient l’un des visages de cette conquête à la fois spirituelle et territoriale.

Le roman montre ainsi que la colonisation ne fut pas seulement militaire ou politique ; elle fut également religieuse et culturelle. Le sabre et le goupillon avancent ensemble. Cette double dynamique bouleverse les sociétés locales et infléchit durablement les destins collectifs.

L’avantage de l’approche romanesque

L’écriture historique cherche la rigueur factuelle et l’objectivité. Elle expose les faits, établit les chronologies, confronte les sources. Le roman, lui, possède une liberté : celle d’habiter les interstices de l’Histoire.

Dans Le Sabre et le Goupillon, Philippe Moukoko maintient une tension narrative soutenue, parfois traversée d’une ironie mordante. Il ne se contente pas de raconter ce qui s’est passé ; il interroge la mémoire, les héritages et les conséquences humaines du passé colonial.

L’avantage de cette approche est triple :

Elle rend l’Histoire accessible et incarnée.

Elle permet d’explorer les dimensions psychologiques et morales des événements.

Elle ouvre un espace de réflexion critique sur les ingérences politiques, militaires et religieuses.

Le roman ne remplace pas l’historien ; il complète son travail en donnant à sentir ce que les archives ne disent pas toujours.

Un auteur engagé dans la mémoire congolaise

Philippe Moukoko n’en est pas à son premier ouvrage. Il est l’auteur de « Comme c’est beau la France » (L’Harmattan, 2017) et du « Dictionnaire général du Congo Brazzaville » (L’Harmattan, 2019). Avocat au barreau de Montpellier, il poursuit à travers ses écrits une réflexion sur l’identité, la mémoire et les héritages historiques du Congo.

Avec Le Sabre et le Goupillon, il signe une fresque originale qui invite à revisiter un épisode fondateur non plus seulement à travers les archives, mais à travers la puissance du récit.

Car parfois, pour mieux comprendre l’Histoire, il faut aussi accepter qu’elle soit racontée autrement.

Par Serge Armand Zanzala

Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika

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