Auteur d’une œuvre littéraire dense et flamboyante, Tchicaya U Tam’si (1931-1988) figure dans l’édition 2003 du Petit Larousse illustré et de nombreuses études universitaires lui ont été consacrées au Congo et ailleurs dans le monde. Nonobstant cela, ce Rimbaud noir selon le mot de Joël Planque, auteur de ‘’Le Rimbaud noir U Tam’si’’, paru en 2000 reste inconnu du grand public congolais d’une manière générale. C’est pourquoi, le bel essai de Boniface Mongo-Mboussa ‘’Tchicaya U Tam‘si, vie et œuvre d’un maudit’’, préfacé par Bernard Mouralis, (Riveneuve, Paris, 2023), est un évènement qu’il convient de saluer chaleureusement.
Entrons donc à grands pas dans les pages de ce bel essai
Gérard Félix Tchicaya arrive en France à l’âge de dix-sept ans avec son père, Jean Félix Tchicaya, député du Moyen-Congo à l’Assemblée nationale de France. Au lycée Pothier d’Orléans, où son père l’a inscrit dès son arrivée en France, en 1946, l’élève vit ses études comme une manière de calvaire, ni plus ni moins: «…Mes études sont un enfer, un enfer plein de doutes dit Gérard Félix Tchicaya (…) Je ne crois pas au latin, je ne crois pas au grec, je me trouve mal à l’aise à lire Corneille, notamment une pièce, Horace. Je trouve imbécile que Camille soit sacrifié et que les autres triomphent. Alors, j’écris une suite à Horace et je sauve Camille».
Après Orléans, Gérard Félix Tchicaya entre au lycée Jeanson de Sailly à Paris, mais son nouveau cadre d’étude ne semble guère l’enthousiasme. Aussi, voilà qu’un beau jour, il décide de quitter Jeanson de Sailly au grand désespoir de son père. Conséquence: les vivres lui sont coupées et pour gagner sa vie dans ce Paris de l’après-guerre, il enchaine les petits boulots et emplois: manutentionnaire, laborantin, garçon de ferme, portier dans un restaurant du bois de Boulogne, reproducteur de calques de dessins industriels pour un bureau d’équipement à Puteaux. Ce dernier emploi est relativement bien rémunéré, mais il lâche et va à la découverte du Paris littéraire, où il rencontre des figures comme Luc Estang, Jules Supervielle, Alain Bousquet, Robert Sabatier avec lequel il se liera d’amitié et d’autres encore. Nous sommes au début des années cinquante. En clair, il a pris l’option de mettre le pied à l’étrier: il sera poète ou rien du tout. Son premier recueil de poésie ‘’Le mauvais Sang’’ paraît en 1955, suivi de ‘’Feu de brousse’’ (1957), qui lui vaudra le Grand prix littéraire de l’AEF. Mais Gérard Félix Tchicaya U Tam’si, accède à la notoriété internationale avec ‘’Epitomé’’ (1962), ouvrage préfacé par Léopold Sédar Senghor et pour lequel il reçoit le Grand prix de poésie du premier Festival mondial des arts nègres de Dakar en 1966. Dans sa préface à Epitomé Senghor déclare: ’’De tous les poètes africains que j’ai lus, Tchicaya U Tam’si est le seul qui m’a ébloui’’.
En 1958, il entre comme chroniqueur à la SORAFOM (Société radiophonique de la France d’outre-mer). Dans ses chroniques, nous dit Mongo-Mboussa, il se fait le plaisir de parler d’auteurs tels Edouard Glissant, Pierre Abrahms, André Schwartz-Bart. De même qu’il adapte le ‘’Chaka’’ de l’écrivain sud-africain Thomas Moffolo, en vingt-quatre épisodes, lesquels seront rassemblés plus tard dans ‘’Le Zulu’’ (1977), sa célèbre pièce de théâtre qu’il dédia au président Senghor en guise de reconnaissance et d’estime. Il produit en outre des contes qui seront condensés dans ‘’Légendes Africaines’’, un recueil qui paraîtra chez Seghers en 1968. Il faut noter, dès ici, que la liste des ouvrages cités dans le texte n’est pas exhaustive.
En 1960, il intègre le département de l’Education de l’UNESCO, où il accomplira sa carrière de fonctionnaire international, jusqu’à sa retraite en 1986. U Tam’si nourrissait une forte admiration pour Patrice Lumumba, au point de venir séjourner à Léopoldville (actuelle Kinshasa), où prend en main la rédaction de ‘’Congo’’, l’organe du MNC (Mouvement national congolais). Et c’est donc le cœur meurtri qu’il rentre à Paris après l’assassinat de Lumumba en 1961. En 1986, le nom de Tchicaya U Tam’si circule parmi les potentiels récipiendaires du Prix Nobel de littérature aux côtés du Kenyan Ngugi Wa Thiongo et du Nigérian Wole Soyinka. L’éminent écrivain croit vraiment à ses chances, si l’on en croit son carnet à la date du dix octobre 1986: «Demain je serai Prix Nobel de littérature. Le monde étonné s’apercevra de mon existence qu’il a voulu ignorer…». Et c’est là, un optimisme de bon aloi du reste, puisque l’ensemble de son œuvre est déjà abondante et couronnée de distinctions internationales, dont Le Prix Simba (Italie, 1979) pour l’ensemble de son œuvre. Mais le prestigieux prix lui échappa in fine au profit de Wole Soyinka.
Bruno Tillette de la Revue Noire, qui se trouvait à ses côtés au moment où fut annoncé le nom de l’heureux récipiendaire du Nobel, raconte: «Il reste silencieux quelques secondes. Je sens qu’il est déçu. Mais tout de suite, il enchaine: c’est formidable. C’est un très grand écrivain. Le talent de l’Afrique est enfin reconnu. Et il semble vraiment heureux». En vérité derrière le fairplay dont il fait preuve se dissimule, comme on peut le comprendre, une profonde déception. Un an plus tard en 1987, le roman ‘’Ces fruits si doux de l’arbre à pain’’ notamment, est sélectionné pour le Prix Goncourt. Dans le Figaro Magazine du 1er août 1987, nous rappelle Mongo-Mboussa, Michel Tournier écrit: «Ah quel beau Prix Goncourt ferait ce livre». Mais une fois de plus, le prix lui glisse entre les mains, le jury du Goncourt lui préférant l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun.
Les rapports entre U Tam’si et Sony Labou Tansi constituent un des points forts de l’étude de Mongo-Mboussa. Les deux hommes éminents poètes l’un comme l’autre se sont liés d’une franche et solide amitié. U Tam’si a lu et aimé ‘’La vie et demi’’ (1986) et tient son auteur pour le plus authentique des écrivains de sa génération. De son côté, Sony Labou Tansi a «très vite élu UTam’si comme un frère d’âme». Qui mieux est, il fait de lui son père spirituel. Mais l’amitié entre les deux écrivains va assez vite se détériorer du fait d’une discorde: «La discorde, si on peut appeler cela discorde, écrit Mongo-Mboussa, fut avant tout littéraire»: U Tam’si n’avait pas du tout apprécié la pièce de Sony Labou Tansi ‘’Moi veuve de l’Empire’’ (1987); il la trouvait mal écrite et souhaitait qu’elle fût retravaillée. Mais Sony fit litière des remarques de l’aîné et à partir de ce moment, l’amitié entre les deux écrivains commença à s’assombrir. U Tam’si nous laisse une œuvre pleine de beauté et de rugissements. Faisons l’effort de la découvrir ou de la redécouvrir, comme nous le suggère Boniface Mongo-Mboussa.
Jean José MABOUNGOU/La Semaine Africaine