DISPARITION. Décédé le 28 avril 2026, à l’Hôpital Intercommunal de Créteil, en France, à 84 ans, le Premier Ministre Ange Edouard Poungui laisse la République du Congo orpheline d’une de ses figures les plus consensuelles. Quatre raisons majeures, à des périodes différentes de son existence ont fait de ce digne fils des Pays de la Bouenza, en République du Congo, un grand homme d’État. Militant politique précoce, il deviendra Ministre, tôt dans sa jeunesse. Par la suite, technicien de l’État, Premier Ministre, démissionnaire, par principe, opposant républicain.
Né le 4 janvier 1942, à Mouyondzi, M. Ange Edouard Poungui entre dans l’histoire à 21 ans. En 1963, il préside jusqu’en 1964 l’Association Scolaire du Congo (ASCO). Dans un Congo post- indépendance, en quête de repères, il fédère et élève la voix des lycéens avec une maturité qui dépasse son âge.
De 1967 à 1968, il prend la tête de l’Union Générale des Élèves et Étudiants du Congo (UGEEC). Au devant du plus grand mouvement estudiantin du pays, Ange Edouard Poungui n’est pas un simple animateur. Il encadre, oriente, politise, éveille les consciences. Sous sa direction, l’UGEEC devient une école de rigueur, de débat et de responsabilité. Il y forge ses propres qualités de dirigeant en developpant le sens de l’écoute, la fermeté dans les principes, ses capacité à unir au-delà des clivages.
Le militantisme à fleur de l’âge de Ange Edouard Poungui n’était pas une posture. C’était la matrice de l’homme d’État qu’il deviendra. Déjà, il montrait ce qui définira toute sa vie publique en conviction que la jeunesse est tout aussi l’avenir du pays que son présent.
Le 5 août 1968, M. Ange Edouard Poungui entre au Conseil National de la Révolution (CNR) avec l’arrivée au pouvoir en 1968 du Commandant Marien Ngouabi. À 26 ans, au cœur du réacteur politique, le 31 décembre 1968, il intègre le Directoire du CNR, en charge des Relations Extérieures. Dans une Afrique en pleine Guerre froide, il porte la voix du Congo dans le monde. Membre titulaire du Comité Central et du Bureau Politique du Parti Congolais du Travail, dès son Congrès Constitutif, il se voit confier les Finances et Matériels, prérogatives qu’il conserve en mars 1970, après le Congrès Extraordinaire du PCT. Gérer les moyens du Parti à cette époque, c’était gérer l’épine dorsale de l’État.
Homme des transitions, M. Ange Edouard Poungui siège comme Conseiller de la République au Conseil Supérieur de la République, à l’issue de la Conférence Nationale Souveraine en juin 1991. Puis, fidèle à ses racines, il revient vers les siens. Il sera élu Député du Département de la Bouenza en 1992, puis Conseiller régional dudit Département en 2008. Du Conseil National de la Révolution au Parlement, l’équivalent de la révolution au pluralisme, M.Ange Edouard Poungui aura traversé 40 ans d’histoire congolaise sans jamais se renier.
De 1971 à 1973, M. Ange Edouard Poungui est Ministre des Finances et du Budget. Puis, Vice-Président du Conseil d’État, succédant à Maître Aloïse Moudileno Massengo, de 1972 à 1973. Mais, c’est du 7 août 1984 au 7 août 1989 qu’il marque l’Histoire comme Premier Ministre, en remplacement de M. Louis Sylvain Goma. Cinq années à la Primature où j’ai eu l’honneur d’assurer à ses côtés la charge de Secrétaire Général auprès du Premier Ministre. C’est également à cette période que le Premier Ministre Ange Edouard Poungui pose l’acte historique qui l’a défini en profondeur.
Ayant proposé au Chef d’Etat Congolais, le Président Denis Sassou Nguesso d’ouvrir le pays au multipartisme, le Président s’y oppose. Fidèle à ses convictions plus qu’à sa haute fonction qui ne manquait pas de privilèges, M. Ange Edouard Poungui remet sa démission. Il devient ainsi, à ce jour, le seul Premier Ministre congolais à avoir quitté son poste au terme d’un désaccord de fond avec le Président Denis Sassou Nguesso. Hors de la Primature, de 1989 à 1991, M. Ange Edouard Poungui préside le Conseil Économique et Social. J’y suis encore à ses côtés, nommé Directeur des Affaires Sociales et Culturelles.
Des Finances à la Primature, du Conseil Économique et Social à l’éthique de la démission, M. Ange Edouard Poungui aura incarné l’État dans ce qu’il a de plus noble. Servir, et savoir partir quand les principes l’exigent. C’est cela un homme de grande valeur.
Avant le segment de sa vie où M. Ange Edouard Poungui s’est illustré comme une figure congolaise notable, il avait été admis à la Fonction Publique congolaise en 1969, en qualité d’Administrateur des Services Administratifs et Financiers (SAF). Suit un stage de formation à la Banque des États de l’Afrique Centrale et du Cameroun, puis à la Banque Nationale de Développement du Congo.
Titularisé au grade d’Administrateur des SAF en 1970, M. Ange Edouard Poungui est détaché trois ans plus tard auprès de la Banque des États d’Afrique Centrale où il y est nommé Fondé de Pouvoir. De 1975 à 1976, il effectue un stage au siège de la Banque Centrale à Paris. Devient Directeur Adjoint au Directeur National de la Banque des États d’Afrique Centrale, de 1975 à 1979. Comme Directeur Général de la Banque Commerciale Congolaise(BCC), de 1979 à 1984, il y forge sa réputation de banquier d’État. Ici, il exerce avec méthode, expertise, prudence et y a été, dans tout ce qu’il entreprenait un esprit intègre et passionné de la réussite des tâches.
Comme s’il n’en finissait pas avec les activités bancaires, de 1994 à 1998, M. Ange Edouard Poungui est Directeur National de la Banque des États de l’Afrique Centrale. De Fondé de pouvoir à Directeur National, il aura gravi tous les échelons de l’institution monétaire sous-régionale. De la BEAC à la BCC, du Ministère des Finances à la Primature, M. Ange Edouard Poungui aura maîtrisé la technique financière comme la politique.
M. Ange Edouard Poungui était une conscience avant le pouvoir. Diplômé d’une Licence de Droit du Centre d’Enseignement Supérieur de Brazzaville (CESB), sa vie fut aussi marquée par le refus de la compromission.
En 1997, après les violences du 5 juin qui permettent au Président Denis Sassou Nguesso de s’installer au pouvoir par la force des armes, M. Ange Edouard Poungui choisit l’exil, en France. Il refuse de cautionner. En novembre 2006, il rejoint, au Congo, les rangs de l’UPADS, Parti fondé par le Président Pascal Lissouba, et en devient l’un des Vice-Présidents, aux côtés d’autres compatriotes, dont moi.
A l’élection présidentielle congolaise de juillet 2009, M. Ange Edouard Poungui porte les couleurs de l’UPADS. J’accepte, à sa demande, d’être son Directeur de Campagne à la suite d’une entrevue à deux qui se déroule au domicile de M. Albert Mougondo, dans le quartier de la Maison Centrale d’Arrêt de Brazzaville. Donné gagnant par la plupart des observateurs, M. Ange Edouard Poungui verra ses ambitions légitimes étouffées. Son dossier de candidature est rejeté par la Cour Constitutionnelle pour un sombre motif de domicile non continu.
Auparavant, c’est au lendemain des événements du 22 février 1972, à Brazzaville, que M. Ange Edouard Poungui révèle un autre versant de sa nature. Après une tentative de coup d’État contre le Président Marien Ngouabi, la Cour martiale requiert des peines de mort. Au Comité Central du Parti Congolais du Travail, la majorité des membres vote pour l’exécution. Mais, deux voix s’y opposent. Celle de M. Ange Edouard Poungui, Membre du Bureau Politique, relayée par un autre. Le Président Marien Ngouabi s’aligne sur la position de M. Ange Edouard Poungui. Les condamnés auront la vie sauve.
Cette posture de M. Ange Edouard Poungui a rehaussé son estime dans l’opinion congolaise. Une opinion qui s’accordait à voir en lui un leader politique qui préférait la conscience aux applaudissements, la justice à la vengeance.
Le Premier Ministre Ange Edouard Poungui nous quittant, sa mort laisse une famille inconsolable. Des enfants devenus orphelins de père et de mère, après le décès de Mme Thérèse Béatrice Poungui Manda, leur maman, quelques années auparavant.
Bien plus, les Pays de la Bouenza, au Sud de la République du Congo, subissent une perte immense. M. Ange Edouard Poungui était un notable respecté et aimé, un fils qui n’a jamais oublié d’où il venait. Énorme préjudice, également, pour la Nation congolaise. Le Premier Ministre Ange Edouard Poungui était de cette génération d’hommes qui font tenir un pays debout quand tout vacille. C’était une voix qui rassemblait au delà des clivages. Un pont entre les générations et entre les Départements du Congo. Là où d’autres politiques dressaient des murs, il tendait des passerelles. Son nom revenait chaque fois qu’il fallait apaiser, recoudre, faire nation.
Les grands hommes divisent souvent. Les grands consensus, eux, unissent. Et c’est cette deuxième catégorie qui laisse le vide le plus profond parce que le remplacement se construit avec peine .A nous de faire vivre cet héritage. Mais, pas avec des statues, cependant avec cette exigence de dialogue, de mesure et d’unité que Ange Edouard Poungui portait.
Les baobabs ne meurent jamais vraiment. Ils laissent une ombre sous laquelle des générations suivantes continuent de palabrer. Que l’exemple du Premier Ministre Ange Edouard Poungui nous oblige. Qu’il nous rappelle qu’on peut servir son pays, sans se servir, débattre sans s’insulter et se detruire. Dignité, écoute, sens de l’Etat, tout cela cumulé, c’était le style Poungui.
Membre du PCT, à la fondation, militant de l’UPADS, au sortir de l’exil par fidélité, le Premier Ministre Ange Edouard Poungui avait choisi la coherence plutôt que le confort.
Au plan personnel, la mort du Premier Ministre Ange Edouard Poungui est une vraie souffrance pour moi. J’étais proche de lui. Je l’appelais » Premier ». Il le ressentait avec plaisir. Les trois fonctions que j’ai occupées à ses côtés, en trois temps différents, c’était pour lui et moi, trois combats, dans une même fidélité réciproque. Les leçons du Premier Ministre Ange Edouard Poungui à mon endroit ne me le feront jamais oublier. Aussi, depuis Paris, la plume lourde, mais droite, je rends hommage au Premier Ministre Ange Edouard Poungui par ces lignes.
Nul n’est maître de son destin. Le destin du Premier Ministre Ange Edouard Poungui fut de traverser l’histoire congolaise avec droiture, de la révolution au pluralisme, du pouvoir à l’opposition, sans jamais transiger avec sa conscience.
Partant, le Premier Ministre Ange Edouard Poungui lègue aux jeunes l’exemple de l’engagement précoce et de la cohésion. Aux dirigeants congolais, il conseille le courage de démissionner dans l’honneur plutôt que de trahir. Aux Congolais, dans leur ensemble, il en appelle à servir l’État sans se servir. Tout ceci dit, le nom du Premier Ministre Ange Edouard Poungui restera. Son sillage éclairera.
En ces moments d’intense douleur pour la famille du Premier Ministre Ange Edouard Poungui, que celle-ci trouve ici l’expression de mes plus sincères condoléances. A Josiane, Eliane, Lionel Ange, Edouard Rolland, Boris Destin, Danielle, Fabrice et Petula, tous enfants Poungui, je dis partager totalement leur peine profonde.
Aux militants de l’UPADS qui avec moi regretteront à jamais la disparition de notre très cher camarade Ange Edouard Poungui, je traduis ma solidarité. Mes pensées accompagnent également les amis, connaissances et autres proches du Premier Ministre Ange Edouard Poungui dans cette dechirante épreuve.
Enfin, la dépouille du Premier Ministre Ange Edouard Poungui rapatriée, puisse le Président de la République du Congo, au nom de la Patrie Reconnaissante, témoigner selon la tradition, de la gratitude de la Nation congolaise envers l’illustre disparu. Le nom du Premier Ministre Ange Edouard Poungui devant, de toute évidence, être ajouté sur la liste des rues, avenues, places et infrastructures publiques portant les patronymes des personnalités congolaises et étrangères. Ce qui appelle la même logique pour le nom du Président Pascal Lissouba, décédé le 24 août 2020, à Perpignan en France.
Que le Premier Ministre Ange Edouard Poungui repose en paix. Rejoignant là bas, à l’Eternel Infini, sa chère épouse Maman Thérèse Béatrice Manda.
Adieu Premier
Paris 9 mai 2026
Par Ouabari Mariotti