L’histoire musicale de la République démocratique du Congo (RDC), dans sa richesse et sa complexité, porte en elle les traces de deux grandes vagues sonores : celle venue de l’Ouest, avec la rumba, et celle venue du Sud du pays, avec le jekoke, un rythme du Katanga, né de la rencontre entre les traditions bantoues locales et les influences sud-africaines du jazz minier.
Ces deux rythmes, apparus presque au même moment, dans les années 1930-1940, témoignent de deux identités culturelles fortes qui, pourtant, n’ont pas connu le même destin.
La rumba a conquis le monde, le jekoke, lui, est resté dans l’ombre des vallées katangaises.
Selon Felix Kiluya, un chercheur en histoire contemporaine, » à l’origine, la rumba congolaise est une réinvention ». Importée de Cuba par les marins et commerçants du Bas-Congo, elle trouve rapidement un terrain fertile dans les villes coloniales comme Léopoldville (Kinshasa).
Kiluya a affirmé que les Congolais y reconnaissent les pulsations de leurs tambours ancestraux, les cadences de leurs danses de réjouissance et l’esprit communautaire de leurs veillées. En quelques années, la rumba s’est transformée, elle s’est africanisée.
Des artistes comme Wendo Kolosoy, Kabasele, Franco ou Tabu Ley l’adaptent en langue lingala, y mêlent les guitares électriques, les percussions locales et des paroles poétiques. Elle devient alors un symbole de modernité urbaine, une musique de salon, de radio, de fête et de fierté nationale.
Pendant ce temps, au Sud du pays, une autre histoire se déroule. Le Katanga, riche en cuivre mais isolé politiquement et culturellement par rapport à Léopoldville, voit naître le jekoke.
Ce rythme naît dans les zones minières de Kipushi, Likasi ou Lubumbashi, là où se croisent les travailleurs venus du Zimbabwe, d’Angola, de Tanzanie ou de Zambie.
Le jokoke est un chant du corps et de la sueur, rythmé par les tambours improvisés, les guitares artisanales et les voix puissantes.
Il puise dans les traditions des Luba, des Lamba, des Bemba et des Sanga, mariant la mélancolie du travail forcé et la fierté de l’identité africaine.
Mais là où la rumba trouve dans Léopoldville un écho médiatique et colonial favorable grâce aux radios, aux disques, aux bars européens et aux missions religieuses qui la diffusent le jekoke, lui, reste confiné dans les foyers miniers. Il n’a pas de studio, pas de label, pas de capitale culturelle. Son essence est populaire, presque tribale.
Il vit dans les fêtes villageoises, les mariages et les rituels, sans jamais atteindre la scène nationale.
Ainsi, la rumba a bénéficié d’une double chance : une structure urbaine de diffusion et une adaptation linguistique universelle — le lingala — qui a uni toutes les provinces. Le jekoke, au contraire, a souffert de sa diversité ethnique et de son enracinement rural. Là où la rumba.
chantait la ville, l’amour et la modernité, le jekoke chantait la terre, le travail et la mémoire. L’une séduisait les salons et les radios ; l’autre parlait aux ancêtres et aux montagnes.
Pourtant, le jekoke n’a jamais disparu. Il vit encore, discrètement, dans les rythmes du « kalindula », dans certaines chansons katangaises modernes, et dans le cœur des anciens. Il rappelle que la musique du Katanga fut, elle aussi, un cri d’identité et de dignité.
« Si la rumba a primé sur le jekoke, ce n’est pas par sa supériorité musicale, mais par contexte historique et géographique. L’une fut portée par les vagues du fleuve et les micros des villes, l’autre par le vent des collines et les tambours du cuivre », a fait savoir Félix Kiluya.
ACP